Patrimoine : Dar Lasram, un fleuron de la médina de Tunis…

Par  Mohamed Khaled Hizem

C’est dans la partie nord de la médina de Tunis, que se trouve l’un des exemples les plus fascinants de l’architecture palatiale, en milieu urbain, sous la dynastie des Husseinites (1705-1957). Monument situé au numéro 24 de la rue du Tribunal, Dar Lasram, superbe demeure élevée au cours du premier quart du XIXe siècle, éblouit par la qualité exceptionnelle de ses décors intérieurs. Ces derniers illustrent le syncrétisme ornemental en vigueur dans la cour beylicale. Cet éclectisme faisait l’objet d’une véritable prédilection aussi bien chez les monarques, que chez leurs hauts dignitaires et les membres de la grande bourgeoisie citadine.

Les origines d’un palais de hauts dignitaires

Édifié dans un quartier fréquenté par les notables tunisois, depuis le règne de la dynastie des Hafsides (1228-1574), l’histoire du palais est liée à celle d’une famille, les Lasram, dont les ancêtres sont issus d’une tribu yéménite ayant participé à la conquête de l’Ifriqiya au VIIe siècle de notre ère. D’abord établie à Kairouan, cette lignée finit par s’installer définitivement à Tunis, dès la première moitié du XVIIIe siècle, s’intégrant à la notabilité tunisoise et devenant l’une des plus grandes familles des « Beldis », catégorie sociale englobant les citadins de souche de la capitale. Comptant des intendants militaires, investis de la dignité de « Khodja des Zouaouas » (intendant des régiments de la cavalerie berbère), et surtout de hauts fonctionnaires de la chancellerie beylicale, occupant souvent la charge de « Bach Kateb » (premier secrétaire), allant jusqu’à former une véritable dynastie de secrétaires de la chancellerie beylicale, notamment depuis le règne de Hammouda Pacha (1782-1814) jusqu’à celui de Mohamed Bey (1855-1859).

Ayant une fortune considérable, illustrée par la possession d’importants biens immobiliers à Tunis, et de plusieurs domaines agricoles dans ses environs, Hammouda Lasram, intendant des régiments des Zouaouas (mort en 1835), décida de bâtir une demeure fastueuse digne du rang élevé de sa famille au sein de la cour husseinite. Sur l’emplacement d’anciennes habitations et d’une fabrique de tabac, il fit construire sa résidence entre 1812 et 1819. Ce chantier, mobilisant les meilleurs maîtres-maçons et les artisans les plus renommés de l’époque, dont beaucoup travaillèrent à l’agrandissent et à l’embellissement des palais beylicaux, acquit une grande réputation.  À son achèvement, le palais devint célèbre pour la beauté et la splendeur de ses intérieurs. Afin d’éviter le partage et la vente de celui-ci, le fondateur constitua son habitation en « Habous » (biens de mainmorte). Par ailleurs, ce dernier affecta les revenus de certaines de ses propriétés à l’entretien de cette riche demeure. Ainsi, celle-ci resta longtemps propriété de la famille Lasram jusqu’à son rachat, en 1964, par la municipalité de Tunis. Après des travaux de restauration, le monument devint, quatre ans plus tard, le siège de l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis.

dar_lasrem_1Vue de la porte d’entrée de Dar Lasram, l’un des plus beaux palais de la médina de Tunis. L’austérité, non dénuée de charme, de l’extérieur ne laisse pas deviner la richesse et la finesse des ensembles décoratifs des intérieurs. (crédit photo : Mounir Rais).

De beaux vestibules conduisant à un remarquable patio

Somptueuse demeure, ornée avec goût, ayant une surface bâtie d’environ 2250 mètres carrés, Dar Lasram illustre à merveille le syncrétisme stylistique de la période husseinite. Depuis la rue du Tribunal, il faut gravir quelques marches pour accéder à la porte d’entrée surélevée du palais. Celle-ci est caractérisée par une relative simplicité, alors que les portes d’entrée d’autres palais tunisois sont nettement plus décorées, à l’instar de celle de Dar Ben Abdallah. Pourvue de deux vantaux cloutés à trois heurtoirs, elle s’inscrit dans un encadrement en calcaire, doté d’un arc en fer à cheval, qui s’agrémente d’une bordure en grès. La porte ouvre sur une « Driba » (vestibule d’entrée) à l’architecture fort élégante. L’espace rectangulaire, surmonté de belles voûtes d’arêtes, séparées, au milieu, par deux arcs à claveaux bichromes, comporte huit colonnes en calcaire, coiffées de chapiteaux à volutes, dont les bases reposent sur des socles élevés. Si les matériaux sont assez austères, l’élégance de cette salle émane autant de son ordonnancement, que des gracieuses ornementations en plâtre sculpté dont la blancheur est ponctuée de couleur bleue. Ces dernières incluent des motifs ottomans et husseinites finement sculptés, comme les cyprès, les rosaces et les étoiles à huit pointes. Une porte du vestibule d’entrée donne sur une « Skifa », charmant passage en chicane, composé de trois pièces rectangulaires, qui conduit jusqu’à la cour intérieure. Celles-ci offrent au regard des décorations semblables ; tandis que les murs sont tapissés de diverses céramiques d’importation italienne, les plafonds sont plats et en bois peint, garnis de rinceaux et de motifs floraux. Depuis la troisième pièce rectangulaire, il faut monter quelques degrés pour accéder au centre de gravité du monument : son patio principal, magnifique à bien des égards.

dar_lasrem_2Vue partielle du vestibule de Dar Lasram, pourvu de belles voûtes d’arêtes. La salle comporte des colonnes en calcaire, coiffées de chapiteaux à volutes, dont les bases reposent sur des socles élevés. L’élégance de cette salle émane autant de son architecture, que de ses ornementations en plâtre sculpté. (crédit photo : (crédit photo : Annie Noelle).

Le patio principal de Dar Lasram, aux proportions harmonieuses, compte assurément parmi les plus somptueux de la médina de Tunis. Ses couleurs, ses ornements et le luxe de ses matériaux, dominés par le marbre blanc de Carrare, ne manquent pas de susciter l’admiration. À la différence des patios de Dar Hussein et de Dar Ben Abdallah, ceinturés de quatre portiques, le patio de Dar Lasram en possède seulement deux. Cette disposition se trouve également dans les cours intérieures d’autres riches demeures, à l’image de Dar Ben Achour et de Dar Bayram. Les deux portiques du patio principal de Dar Lasram sont rythmés, chacun, de trois arcs en plein cintre légèrement outrepassés qui reposent sur quatre colonnes à chapiteaux néo-doriques, lesquels sont délicatement sculptés d’oves, de feuilles de vignes et de grappes de raisins. Les colonnes sont en marbre blanc de Carrare, matériau noble qui compose aussi bien le dallage, que les encadrements des portes et des fenêtres, agencées symétriquement. Outre le marbre blanc, les céramiques murales, notamment celles à dominante orange, et les revêtements en plâtre sculpté amplifient l’éclat ornemental de cet espace. Les décors en plâtre sculpté, d’inspiration hispano-mauresque, comprenant des niches feintes à arcs trilobés et des entrelacs complexes, couvrent la partie supérieure des murs et les arcs des deux portiques, de même que les arcs aveugles, ainsi que leurs tympans, des murs délimitant les deux côtés latéraux du patio.

dar_lasrem_3Vue d’ensemble de l’un des deux portiques du patio principal de Dar Lasram. Celui-ci, comportant trois arcs de type plein cintre légèrement outrepassé, reposant sur quatre colonnes à chapiteaux néo-doriques, possède une décoration foisonnante, marquée par la beauté des matériaux, dont le marbre blanc de Carrare, et des ornements, notamment les revêtements en plâtre finement sculpté. (crédit photo : Zaher Kammoun).

Il est pertinent de relever une singularité décorative de celui-ci, consistant dans le soin inhabituel accordé aux plafonds des deux portiques. D’un raffinement exquis, ces derniers surmontent des frises en bois peint, garnies de rinceaux, de corbeilles remplies de fleurs, et de cartouches, dans lesquels sont représentés des paysages maritimes et des architectures imaginaires ; les peintures de ces cartouches traduisent une incontestable influence italianisante. Quant aux plafonds eux-mêmes, ceux-ci, à solives apparentes, sont agrémentés de motifs dorés en forme de fleurs à huit pétales. Autour de ce remarquable patio, se trouvent les quatre salles principales du palais.

dar_lasrem_4Gros plan sur un décor peint ornant la frise du plafond de l’un des deux portiques du patio principal. Inscrit à l’intérieur d’un cadre aux extrémités arrondies, il représente des architectures imaginaires au sein d’un paysage. Cette ornementation, traduisant une influence italianisante, est un exemple illustrant le syncrétisme décoratif qui règne à Dar Lasram. (crédit photo : Youssef Ben Saad).

Des salles d’apparat à l’ornementation opulente

Encadrant le beau patio principal, quatre pièces, de formes différentes, constituent les salles les plus fastueuses du palais. Si les deux salles latérales ont le traditionnel plan en « T », dont le défoncement médian, en jargon tunisien « Kabou », est flanqué de deux petites chambres appelées « Mkasser », celles, bordant les côtés méridional et septentrional du patio, présentent respectivement un plan rectangulaire et un plan cruciforme. Les pièces en forme de « T » sont dotées d’une ornementation ressemblant à celle du patio, visible en particulier dans leurs décors en plâtre sculpté ; c’est le « Kabou » qui se signale par une plus grande richesse, étant pourvu d’un gracieux plafond peint à compartiment dodécagonal. Les deux salles rectangulaire et cruciforme sont, à n’en pas douter, les plus opulentes. La première, orientée au sud-est, rappelle deux salles situées dans les palais beylicaux : l’ancienne « Bit El-Ftour » (salle à manger) au palais de Dar El-Bey, résidence citadine des monarques husseinites, et la célèbre « Bit El-Bellar » (salle des glaces) dans l’aile cérémonielle du palais du Bardo ; cette dernière étant d’un faste inégalé.

Cette volonté d’imitation, bien que dans des proportions moindres, reflète la fascination que la cour beylicale exerçait sur les hauts dignitaires, qui tendaient à transposer chez eux les décors aperçus dans les palais de leurs maîtres. La salle rectangulaire, dallée de pavements hexagonaux, est précédée d’un charmant portique à quatre colonnettes en marbres de deux types, sombre et clair, soutenant trois arcs en accolade, autrefois revêtus de feuilles d’or. La pièce est parée d’un revêtement mural luxueux, constitué, dans sa partie inférieure, de lambris de marbres polychromes (jaune veiné de noir, rose veiné de blanc, grisâtre, etc.), tandis que sa partie supérieure est tapissée de céramiques à motifs floraux. L’ensemble est couronnée d’un superbe plafond, réalisé selon le style hispano-mauresque. Au-dessus d’une frise, scandée d’arcatures outrepassées, se superpose un plafond en bois peint, agrémenté de touches de dorures et sculpté d’innombrables motifs géométriques, parmi lesquels figurent des étoiles et des rosaces à seize branches.

Si la salle rectangulaire est un ravissement pour l’œil, c’est la pièce cruciforme, précédée par le portique nord du patio principal, qui attire le plus l’attention. Étant la plus vaste et la plus importante salle d’apparat du palais, dotée de trois défoncements, et éclairée de quatre fenêtres extrêmes, elle s’enorgueillit d’une décoration aussi riche que subtile. Le jeu des arcs, les incrustations de marbres enjolivant de grandes surfaces de céramiques, l’extrême finesse des plâtres sculptés et la féerie des plafonds peints aux rinceaux entremêlés, concourent à faire de ce lieu l’une des plus remarquables salles d’apparat dans l’architecture palatiale de la médina de Tunis. Une des plus belles parures de cette salle admirable, réside dans la virtuosité de la sculpture sur plâtre. Arabesques géométriques, stalactites et ornementations végétales, magnifiquement ciselées, surprennent par la précision de leur réalisation. Les splendides plafonds en bois peint, aux délicats rinceaux fleuris, d’inspiration italianisante, forment une apothéose à ce décor foisonnant. On ne peut que remarquer ce crescendo dans la richesse décorative, caractérisant les intérieurs de Dar Lasram, depuis le vestibule d’entrée jusqu’à la salle d’apparat cruciforme.

dar_lasrem_5Vue partielle de la grande salle d’apparat. Dotée d’un plan cruciforme, elle se caractérise par son opulence ornementale. Une des plus belles parures de cette pièce, consiste dans l’extraordinaire décor en plâtre délicatement ciselé. Arabesques géométriques, stalactites et motifs végétaux garnissent les parties supérieures des murs, ainsi que les arcs, de cet espace somptueux. (crédit photo : Salah Jabeur).

Des espaces réservés aux invités et à la domesticité

Outre les salles dévolues aux maîtres, incluant de fastueux espaces d’apparat, le palais comporte, également, des parties destinées aux invités et à la domesticité. Depuis le patio principal, un petit escalier, à plusieurs paliers, mène à une salle couverte d’un plafond polygonal. Celle-ci précède un délicieux petit patio, aire centrale de l’étage occupé par les hôtes de cette prestigieuse demeure. De plan carré, cette minuscule cour intérieure, dallée de pavements hexagonaux en marbre blanc, comporte quatre colonnes graciles coiffées de chapiteaux néo-doriques, qui sont sculptés d’oves, de feuilles de vignes et de grappes de raisins, à l’instar des chapiteaux du patio principal. Contrairement à ce dernier, la courette de l’aile des invités est totalement dépourvue d’arcs.

Les colonnes en marbre blanc, élevées au-dessus de bases à section octogonale, supportent un entablement en bois peint de couleur verte. Mis à part les encadrements des portes et des fenêtres, également en marbre blanc, les murs sont essentiellement couverts de céramiques à dominantes jaune, verte et bleue. Autour de ce patio, s’ouvrent les différentes pièces, chambres et salles de séjour, que la famille Lasram réservaient, jadis, à ses hôtes. Tandis que les espaces attribués aux invités sont situés à un niveau supérieur par apport à celui du patio principal et des salles d’apparat, ceux affectés à la domesticité se trouvent à un niveau inférieur à ce dernier. Un passage, communicant avec le patio principal, conduit à un escalier qui descend vers la cour intérieure de la « Dwiriya » (aile de la domesticité). Composée de deux niveaux, cette partie du palais, bien qu’elle est marquée par une grande austérité décorative, ne manque pourtant pas de charme.

dar_lasrem_6Vue du petit patio, situé à l’étage réservé aux invités. Dépourvu d’arcs, il possède quatre colonnes graciles, coiffées de chapiteaux néo-doriques. Le marbre blanc de Carrare et les céramiques murales, à dominantes jaune, verte et bleue, composent l’essentiel de cette décoration élégante. (crédit photo : Annie Noelle).

La cour présente un portique unique, dont les deux arcs sont soutenus par une colonne médiane en calcaire. Surmontant ce petit portique, une galerie à balustrade borde les chambres destinées aux domestiques. C’est dans la partie inférieure de la « Dwiriya », que s’activaient, autrefois, les serviteurs dans les cuisines, les magasins et autres pièces faisant partie des communs. À l’extérieur de la demeure à proprement parler, se trouve un bel espace qui forme une composante notable du complexe palatial : il s’agit du club Taher Haddad, qui abritait, naguère, les magasins à provisions et les écuries de Dar Lasram. Lieu de culture, accueillant des expositions, des colloques et diverses manifestations, il se distingue par sa remarquable architecture de pierre de taille, illustrée par ses arcades et ses voûtes d’arêtes bien appareillées.

Un monument accessible, siège de l’ASM

Fondée en juin 1967, sous l’impulsion du gouverneur et maire de la capitale, Hassib Ben Ammar (1924-2008), l’Association de sauvegarde de la médina de Tunis (ASM) a élu domicile à Dar Lasram depuis 1968. Celle-ci a pour objectif, selon son statut daté du 29 août 1967, « d’œuvrer pour la protection des ensembles urbanistiques traditionnels, des monuments historiques et de tous les objets à caractère de patrimoine culturel et de mener toute action susceptible d’assurer la préservation et la mise en valeur de la Médina  ». L’ASM, dont le financement provient aussi bien de fonds municipaux que des conventions de travaux et des études qu’elle réalise, assure de nombreuses activités, parmi lesquelles figurent la restauration des zones dégradées et des édifices d’intérêt historique et architectural, la réhabilitation des logements sociaux, de même que la sensibilisation du public à l’importance du patrimoine urbain, accompagnée de la promotion des idées de sauvegarde en se basant sur une connaissance approfondie de la médina. Ces tâches englobent, également, des expertises et des conseils sur le bâti, ainsi que des publications.  Bien que de nombreux projets furent menés à bien, dont on peut mentionner, à titre d’exemple, la restauration, dans les années 1998-2000, du palais Kheireddine et sa conversion en « Musée de la Ville », de multiples défis sont à relever, étant donné la faiblesse relative des financements et la multitude de monuments se trouvant en fort mauvais état…Parmi les travaux en cours, on peut citer la poursuite de la restauration des « Sabbat » (passages couverts de la médina), ainsi que celle du presbytère de l’église Sainte-Croix, destiné à accueillir le Centre méditerranéen des arts appliqués. Concernant l’accessibilité de Dar Lasram, on ne peut que souligner l’importance de la possibilité offerte au visiteur, qu’il soit tunisien ou étranger, d’entrer dans ce monument afin de découvrir son architecture et ses précieux décors intérieurs. Si l’édifice abrite le siège de l’ASM, ceci n’est guère incompatible avec la découverte des lieux, qui, heureusement, se fait de manière aisée. Avec le prolongement regrettable de la fermeture de Dar Ben Abdallah, qui dure déjà depuis sept longues années, visiter Dar Lasram permet de se faire une idée assez précise de l’aspect des demeures appartenant à l’élite de la Régence.

Considéré comme un remarquable joyau de l’architecture palatiale tunisoise, pendant l’ère husseinite, Dar Lasram est une demeure historique incontournable, dont la visite éclaire sur le cadre de vie des notables et des dignitaires de la cour beylicale.

Mohamed Khaled Hizem

Publié aussi dans La Presse magazine le 28/08/2016.


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