La mosquée Mohamed Bey, l’apothéose architecturale de l’ère mouradite…

Par  Mohamed Khaled Hizem

C’est dans la partie septentrionale de la médina de Tunis, surplombant le quartier de Bab Souika, que se trouve la mosquée la plus originale de la vieille cité. La mosquée Mohamed Bey, plus connue sous le nom de mosquée Sidi Mehrez, en raison de sa proximité avec le mausolée de Mehrez Ibn Khalaf (951-1022), le saint le plus vénéré de la ville, est une œuvre architecturale exceptionnelle qui illustre avec éclat l’influence ottomane en Tunisie. Édifiée, vers la fin du XVIIe siècle, par un Bey de la lignée des Mouradites (1613-1702), cette mosquée, figurant parmi les plus beaux lieux de culte de la capitale et même de l’ensemble du pays, est sans conteste la plus somptueuse réalisation léguée par cette dynastie, dont la dernière période fut très sombre.

Un superbe monument légué par un prince bâtisseur

La mosquée Mohamed Bey, la plus importante réalisation architecturale de l’ère mouradite, est l’œuvre d’un prince bâtisseur, Mohamed Bey (1675-1677 puis 1686-1696) dont le règne fut considérablement troublé. Contrairement aux règnes de son père, Mourad Bey II (1666-1675), et de son grand-père, Hammouda Pacha (1631-1666), qui connurent une stabilité remarquable, Mohamed Bey fit face à de nombreuses révoltes ourdies tant par des membres de sa famille, notamment par son frère Ali Bey, que par le « Divan », le conseil des officiers de la milice turque, et par plusieurs Deys, qui étaient les commandants militaires de la Régence, élus par l’assemblée de la milice turque.  Les Deys, profitant du chaos politique, tentèrent de déposséder les Mouradites de leur pouvoir pour le restituer à cette dernière. Après des années de lutte, Mohamed Bey réussit à imposer son autorité pendant la décennie qui précéda sa mort, survenue le 14 octobre 1686. Au cours de cette époque, qui représente la dernière période d’éclat de la dynastie mouradite, celui-ci ordonna des aménagements urbains de grande ampleur, parmi lesquels on peut citer la construction du souk des chéchias en 1691-1692 et le remodelage du quartier de Bab Souika. Il fit, également, bâtir un grand nombre d’édifices et d’ouvrages publics tant à Tunis qu’à l’intérieur du pays. Outre des lieux de culte et des établissements d’enseignement religieux (médersas), il fit élever en 1690 le pont-barrage d’El Batan sur l’oued Medjerda.

Parmi toutes ses réalisations, c’est certainement la mosquée qui porte son nom, le troisième lieu de culte hanafite construit à Tunis, qui constitue son œuvre la plus grandiose. Commencés en 1692, les travaux durèrent cinq années jusqu’en 1697. Ces derniers sont étalés sur deux règnes successifs : ceux du fondateur et de son frère Romdhane Bey (1696-1699). L’admirable monument est du à la volonté de Mohamed Bey, qui supervisa de près les différentes phases de construction. Ne reculant pas devant la dépense, il mit tout en œuvre pour faire progresser le chantier le plus rapidement possible. Par ailleurs, il dota la mosquée de multiples biens de mainmorte (habous), destinés à assurer les revenus nécessaires à son entretien. Cependant, le décès du commanditaire empêcha l’achèvement de la totalité du programme architectural souhaité par ce dernier. Un minaret octogonal élancé et deux mausolées, prévus pour le monarque et sa descendance masculine et féminine, ne virent jamais le jour. La fin tragique de Romdhane Bey et l’avènement de Mourad Bey III (1699-1702), dont le règne sanguinaire est considéré comme l’un des plus atroces de l’histoire tunisienne, ne permirent guère la construction d’un minaret digne de la grandeur de l’édifice. Malgré cette lacune, la mosquée Mohamed Bey, telle qu’elle nous est parvenue, est un véritable joyau patrimonial.

mosquee_mohamed_bey_1Un photochrome, daté de 1899, montrant la mosquée Mohamed Bey, également appelée mosquée Sidi Mehrez, surplombant la place de Bab Souika. Ce remarquable édifice, surmonté de plusieurs coupoles et demi-coupoles, fut élevé de 1692 à 1697. Il représente la meilleure illustration de l’architecture d’inspiration ottomane en Tunisie.

Un extérieur majestueux marqué par l’étagement des formes

Dominant les toits de la médina, les coupoles et demi-coupoles, d’une blancheur immaculée, de la mosquée Mohamed Bey forment, depuis plus de trois siècles,  une composante si importante du paysage architectural tunisois, au point qu’elle figure sur le blason de la capitale. Située en face du mausolée de Sidi Mehrez, bordant le souk qui porte le nom du saint patron de la ville, la mosquée est établie sur une plate-forme, aménagée en boutiques et en entrepôts voûtés, s’élevant à près de quatre mètres au-dessus des rues voisines. Il faut monter vingt-neuf marches pour accéder à la surface de cette dernière, sur laquelle se dresse le monument. Celui-ci est entouré d’une vaste cour en forme de « U », qui est bordée de portiques. Depuis cet espace, on peut admirer la silhouette majestueuse de cet édifice unique dans l’architecture religieuse tunisienne, étant la seule mosquée du pays à dériver d’un prototype architectural né dans la capitale de l’empire ottoman. Extérieurement, la salle de prière est encadrée de trois portiques, rythmés d’arcs de type plein cintre légèrement outrepassé. Ces derniers sont supportés par vingt colonnes (vingt-six au total en considérant tous les portiques), qui sont dotées, pour la plupart, de chapiteaux à crosses et de fûts à peine galbés.

La beauté du sanctuaire apparaît tant dans sa hauteur inhabituelle, que dans l’étagement des formes qui le caractérise. Ainsi, on peut distinguer trois niveaux superposés : le niveau des portiques, l’étage intermédiaire et enfin le niveau des coupoles et des demi-coupoles. Les portiques à arcades, d’une profondeur de quatre mètres, sont surmontés de toits en terrasses, dont les extrémités sont agrémentées de rangées de tuiles vertes. En retrait de ces derniers, l’étage intermédiaire, d’une grande sobriété, est simplement percé, sur chacune de ses faces, d’une baie rectangulaire. Au-dessus de celui-ci, le troisième niveau présente quatre demi-coupoles et cinq coupoles, dont la plus grande couronne l’ensemble. Les deux derniers niveaux sont totalement blanchis à la chaux. Contrastant avec le style et l’aspect majestueux de cette structure, un petit minaret de base carrée, dont les faces sont dépourvues de décors, se dresse à l’une des extrémités de la cour en « U ». Cette modeste tour n’est pas le minaret prévu à l’origine pour la mosquée, et elle ne fut ajoutée qu’au début du XVIIIe siècle.

mosquee_mohamed_bey_2 Vue extérieure du monument, qui se caractérise par l’étagement des formes, illustré par trois niveaux superposés : le niveau des portiques à arcades, l’étage intermédiaire et enfin le niveau des coupoles et des demi-coupoles. (crédit photo : Ryadh Gharbi)

Une salle de prière singulière, la plus élevée de la médina

Si l’extérieur, austère et imposant, proclame avec éloquence la filiation avec le modèle architectural ottoman, l’organisation de la salle de prière illustre magnifiquement celui-ci. De plan carré, mesurant intérieurement vingt-huit mètres de côté (extérieurement 32,6 mètres), cette dernière constitue une rupture totale avec la tradition ifriqiyenne, dont le prototype est représenté par la salle de prière hypostyle, comportant une multitude de colonnes la divisant en plusieurs nefs longitudinales, de la Grande Mosquée de Kairouan, qui a acquis sa forme définitive dès le IXe siècle. Tandis que les deux premières mosquées hanafites du XVIIe siècle, celles de Youssef Dey et de Hammouda Pacha, sont pourvues de salles de prière hypostyles, dérivant de l’archétype kairouanais, la salle de prière de la mosquée Mohamed Bey se caractérise par une disposition nouvelle, inconnue jusqu’à lors en terre maghrébine. Remplaçant les nombreuses colonnes qui, habituellement, soutiennent des arcs sur lesquels reposent des plafonds situés à une faible hauteur, quatre piliers massifs, à section cruciforme, reçoivent la retombée de quatre grands arcs en plein cintre d’une portée impressionnante. Ces derniers, ainsi que quatre pendentifs, supportent le tambour circulaire d’une vaste coupole centrale, dont le diamètre est de 15,8 mètres. Celle-ci, dont la clef atteint vingt-neuf mètres de haut, consacre la salle de prière de la mosquée Mohamed Bey comme la plus élevée de la médina.

mosquee_mohamed_bey_3Vue intérieure de la salle de prière. Celle-ci, rompant avec la tradition architecturale ifriqiyenne, présente quatre piliers cruciformes au lieu de la multitude de colonnes caractérisant les salles de prière hypostyles. Le sanctuaire, vaste et imposant, a une hauteur exceptionnelle, que les autres mosquées tunisiennes ne possèdent pas. (crédit photo : Salah Jabeur)

Outre sa hauteur, le large diamètre de cette coupole en fait, à n’en pas douter, la plus grande coupole tunisoise à cette époque, n’ayant pas de rivale datant des siècles antérieurs. À titre de comparaison, les deux coupoles de la mosquée Zitouna, le plus prestigieux sanctuaire de la ville, ne dépassent guère six mètres de diamètre. Le couvrement se distingue par un bel agencement, s’inspirant des plus remarquables lieux de culte d’Istanbul réalisés au XVIIe siècle, à l’instar de la mosquée du sultan Ahmed (édifiée de 1609 à 1616) et de celle de Yeni Valide (achevée en 1663). Ainsi, l’ample coupole centrale est accostée à quatre demi-coupoles, tandis que quatre coupolettes surmontent les angles de la salle. Mis à part les quatre piliers cruciformes, les coupoles et demi-couples s’appuient également sur des murs très solides, dont l’épaisseur est supérieure à deux mètres. Il est pertinent de souligner combien l’arrangement particulier de cette salle de prière a permis de dégager un espace aux proportions admirables, se signalant par une verticalité affirmée, ce qui n’était nullement le cas dans les salles de prière hypostyles dotées de nefs relativement basses et étroites.

mosquee_mohamed_bey_4Vue partielle de la salle de prière. La coupole centrale, à tambour cylindrique, est la coupole la plus grande et la plus élevée de la médina de Tunis. Reposant sur des pendentifs, elle est accostée à quatre demi-coupoles. L’ensemble est entièrement revêtu de riches ornementations en plâtre finement sculpté. (crédit photo : Issam Barhoumi)

Des décorations exquises en céramiques et en plâtre sculpté

L’architecture magistrale de la salle de prière est agrémentée de splendides ornementations. Si le placage en marbre vert compose la partie inférieure des revêtements des piliers et des murs, de même que les bandeaux verticaux et horizontaux incrustés dans ces derniers, l’essentiel de la décoration intérieure comprend des céramiques et du plâtre finement sculpté. Celui-ci couvre abondamment la calotte de la grande coupole centrale, celles des quatre coupolettes des angles, ainsi que les voûtes des quatre demi-coupoles. Il tapisse, pareillement, tant le tambour percé de six fenêtres de la coupole centrale, que les intrados des arcs et une partie des murs et des piliers. Ces immenses surfaces en plâtre, délicatement ciselé, offrent au regard une infinie variété de motifs. Ceux-ci appartiennent aussi bien au répertoire ottoman, illustré notamment par les figures de cyprès et d’étoiles à huit pointes, qu’au répertoire arabo-andalou qui comprend divers types d’entrelacs, des formes géométriques complexes, des rosaces, des arcs recti-curvilignes, etc. Les ornements en plâtre incluent, également, de belles inscriptions coraniques en calligraphie cursive. Toutefois, il n’est pas fortuit de souligner que ce décor foisonnant, que l’on peut admirer de nos jours, n’existait pas à l’origine.

Certes, de remarquables motifs ottomans garnissaient partiellement les murs et les calottes des coupoles, mais ces dernières étaient, en grande partie, dénuées d’ornements. Ce sont les campagnes de restauration, durant les années 1970 et 1980, qui ont considérablement enrichi un décor initialement sobre. Il est incontestable que les parures les plus précieuses de la mosquée consiste, principalement, dans ses magnifiques panneaux de céramique, en particulier ceux importés d’Iznik (dans l’actuelle Turquie) ; cette ville fut le plus célèbre centre de production de faïences, au sein de l’empire ottoman, depuis la seconde moitié du XVe siècle jusqu‘au début du XVIIIe siècle. Ces panneaux d’Iznik, aux couleurs chatoyantes, parmi lesquelles se distinguent plusieurs tons de rouge (pourpre, écarlate et brique), de bleu et de vert, sont constitués de carreaux juxtaposés de 25 et de 28 centimètres de côté. ils présentent diverses représentations florales, et l’on peut citer, à titre d’exemples, des fleurs de lotus et d’amandiers, des tulipes, des œillets, des rosettes, des fleurons, etc. Outre ces céramiques turques, la salle de prière s’agrémente aussi de panneaux de céramique de fabrication locale, d’inspiration hispano-mauresque. Garnis de motifs géométriques, ces derniers ont, pour couleurs dominantes, le jaune ocre, le bleu de cobalt, le vert émeraude, etc.

mosquee_mohamed_bey_5 Gros plan sur des panneaux de céramiques, qui constituent une partie du revêtement mural de la salle de prière. Ces carreaux de céramiques, importés d’Iznik (en Turquie), se caractérisent par leurs coloris et par leurs motifs floraux, parmi lesquels se distinguent des fleurs de lotus, des tulipes et des œillets. (crédit photo : Zaher Kammoun) 

Deux éléments importants de cette la salle de prière, soigneusement ornée, retiennent l’attention : il s’agit du mihrab et du minbar. Le premier, localisé au milieu du mur méridional, celui de la qibla, est une niche à contour polyédrique, de 3,5 mètres de hauteur, coiffée d’un cul-de-four. Celui-ci est entièrement revêtu de plâtre finement ciselé. Pourvue d’un encadrement en marbre blanc, incrusté de marbre noir, la niche, ouverte par un arc outrepassé brisé à claveaux bichromes, présente une paroi lambrissée de marbres blanc et noir, ainsi que de marbres de couleur ; cette paroi est rythmée d’arcatures outrepassées à claveaux également bichromes. Quant au minbar, chaire à prêcher en maçonnerie, il se distingue par sa hauteur, atteignant 4,3 mètres, ce qui est bien supérieur à la plupart des minbars des autres mosquées tunisoises. Ceci s’explique par la grande élévation de la salle de prière, imposant le choix d’une chaire plus haute que d’habitude. Si la réalisation en maçonnerie est une spécificité des chaires dans les mosquées hanafites, une autre particularité architecturale accentue le caractère ottoman de ce minbar. L’escalier à quinze marches, dont les parois latérales sont superbement plaquées de marbres divers, aboutit à un siège supérieur surmonté d’un baldaquin à quatre colonnettes ; celui-ci est couronné d’un toit pyramidal. Ce baldaquin, trahissant une forte influence turque, est un élément qui ne se trouve guère dans les chaires des lieux de culte malikites. Par contre, il s’agit d’une composante constante des minbars dans les mosquées hanafites, aussi bien celles construites antérieurement à la mosquée Mohamed Bey, comme les mosquées Youssef Dey (1612) et Hammouda Pacha (1655), que celles édifiées postérieurement, à l’instar de la mosquée des Teinturiers (1727) et du complexe cultuel de Youssef Saheb Ettabâa, inauguré en 1814.

mosquee_mohamed_bey_6Gros plan sur le minbar. Celui-ci, maçonnée et plaqué de marbres divers, est surmonté d’un baldaquin coiffé d’un toit pyramidal. L’allure et l’ornementation de cette chaire hanafite sont d’inspiration ottomane. Elle se différencie nettement des minbars en bois sculpté qui se trouvent dans les mosquées de rite malikite. (crédit photo : Zaher Kammoun)

Un trésor patrimonial au potentiel touristique négligé

Bien que la mosquée Mohamed Bey représente une œuvre architecturale majeure, unique tant en Tunisie que dans l’ensemble du Maghreb, et qui est considérée à juste titre comme l’une des meilleures illustrations de l’influence artistique ottomane en méditerranée occidentale, il est regrettable de constater que rares sont ceux qui visitent le monument afin de découvrir son histoire et ses particularités architecturales. La méconnaissance de ce splendide édifice touche, hélas, aussi bien le touriste étranger que le citoyen tunisien. Si dans le cas du premier cela se comprend, étant donné que la mosquée est inaccessible à celui-ci, outre le fait que les circuits touristiques au sein de la médina semblent peu le concerner, on ne peut que déplorer cette ignorance dans le cas du second. Pour remédier à cette situation, et ce dès le plus jeune âge, il serait pertinent d’inclure une approche pédagogique. Dans ce sens, ce n’est guère négligeable que d’organiser des visites scolaires destinées aux enfants et aux adolescents, car c’est ainsi qu’en Europe élèves et lycéens prennent conscience de la valeur patrimoniale des monuments. Par ailleurs, on ne peut que relever l’apport conséquent, pour le tourisme culturel, que représente l’ouverture, même partielle, des mosquées historiques aux visiteurs étrangers. Ces derniers, accompagnés de guides confirmés, devraient avoir, au moins, le droit d’accéder à la cour et aux portiques de ces lieux de culte pourvus d’une architecture et d’ornementations remarquables. Maintenir dans l’obscurité des joyaux civilisationnels, revient à desservir davantage le tourisme tunisien qui, malheureusement, peine à rebondir et à se réinventer…

Constituant l’apogée de l’architecture d’inspiration ottomane en Tunisie, la mosquée Mohamed Bey est un précieux témoignage qui mérite aussi bien la notoriété, que la valorisation dans le cadre d’un tourisme culturel axé sur la mise en lumière des innombrables richesses du patrimoine national.

Mohamed Khaled Hizem

Publié aussi dans La Presse magazine le 11/09/2016.


3 réflexions au sujet de « La mosquée Mohamed Bey, l’apothéose architecturale de l’ère mouradite… »

  • 22 septembre 2016 à 13 h 12 min
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    Article très intéressant avec de belles images. On découvre un lieu magnifique, inconnu pour la plupart d’entre nous!

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  • 23 septembre 2016 à 13 h 02 min
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    Khaled Hizem est un magicien !!! Ses articles sur l’architecture en Tunisie sont plus que captivants ,Mille fois MERCI , il y a tant de choses que nous ignorons sur ce beau pays !!!

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