Ferid Memmich , Sherpa de la Tunisie Auprès de l’OIF à Paris, Pourquoi une dynamisation de la présence tunisienne à l’OIF ?

FERID MEMMICH , SHERPA DE LA TUNISIE AUPRES DE

L’ORGANISATION INTERNATIONALE DE LA FRANCOPHONIE A PARIS

Pourquoi une dynamisation de la présence tunisienne à l’OIF ?

Article de Wided Othmani ( revue TRE décembre 2016)

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Ferid Memmich

La Tunisie en la personne du président Habib Bourguiba a été l’un des fondateurs de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Cette organisation regroupe tous les pays  francophones, non seulement les pays africains mais aussi, la Belgique, le Canada, l’Egypte, le Liban, l’Arménie, la Roumanie etc…Ils sont au nombre de 80 dont 57 membres actifs.

Pendant toute la période du « règne » de Ben Ali, on a constaté un certain désintérêt  pour cette organisation qui  a pourtant  pour but de rapprocher les pays  qui utilisent le français à des degrés divers. L’intérêt est multiple : culturel, politique, diplomatique et,  de nos jours, économique.

En effet, l’actuelle secrétaire générale Madame  Michaëlle Jean (ancienne Gouverneure Générale du Canada) souhaite mettre l’accent  sur le  rapprochement économique des pays qui utilisent le français. D’où la tenue de Forums Economiques de la Francophonie dont le dernier s’est tenu, à Paris, en octobre dernier.

Nous avons rencontre M Ferid Memmich , Sherpa de la Tunisie Auprès de l’OIF à Paris

Quelles sont les conséquences de cette longue absence de la Tunisie au sein de l’OIF ?

La Tunisie s’est distinguée par une absence, donc par une perte de potentialités regrettables, ces dernières années. Nous sommes partenaires de plain pied de cette organisation et ne profitions plus suffisamment des opportunités qu’elle offre, d’où la volonté nouvelle de réactiver la présence tunisienne dans cet espace.

Nous savons tous que tout ce qui se passe en Afrique parmi les pays francophones transite, à des degrés divers, par la langue française, par la France, par Paris.

La Tunisie ne peut pas se permettre d’être plus longtemps absente et de perdre ainsi des opportunités qui peuvent se révéler précieuses à l’heure où, de surcroît, notre diplomatie économique s’oriente activement vers le continent africain.

Pourquoi  la Tunisie est un exemple à suivre par les pays africains ?

Pendant longtemps, du temps de Bourguiba, grâce à sa réactivité et à la lucidité de ses prises de position , la Tunisie  jouissait dans cette aire géographique   d’estime , de considération et de prestige.  Le rayonnement de la Tunisie était tel que nombre de  pays africains attendaient qu’elle se positionne pour déterminer eux- mêmes leur positionnement et leurs initiatives politiques dans toute une série de questions nationales et internationales.

Aujourd’hui, outre l’intérêt de retrouver ce positionnement de prestige dans l’espace francophone, la Tunisie veut développer ses relations économiques avec l’Afrique. Et l’usage commun du français est un facilitateur d’échanges économiques plus attractifs.

De quelle manière l’intérêt économique est devenu de plus en plus attrayant ?

Michaëlle Jean, secrétaire générale de L’OIF

Comme je l’ai déjà dit, la Secrétaire Générale, Madame  Michaëlle Jean  veut donner à l’espace francophone une orientation de plus en plus économique.

Il s’agit de favoriser les rapports d’échanges, de collaboration entre francophones  pour promouvoir des projets importants  dans divers domaines.

L’OIF s’active dans des secteurs  qui vont de la culture aux projets économiques  identifiés, en passant aussi par le numérique, la cyber sécurité et notre ambition est d’affirmer la présence  tunisienne entre autres dans ces secteurs de pointe .L’un des derniers exemples en est la participation de la Tunisie au concours « RISK » lancé par l’OIF. Elle est l’un des pays pilote de cette édition 2016  dont elle  a abrité la deuxième étape du 27 au 29 mai dernier.

Enfin, notre Agence de la Sécurité Informatique développe déjà des relations de manière suivie avec un certain nombre d’instances  africaines ou dépendant de la Francophonie qui  joue  le rôle de  facilitateur des contacts pour promouvoir ces projets, en les finançant au moins en partie.

Comment la Tunisie peut elle se positionner au sein des pays francophones africains ?

 L’Afrique est  certes réputée pour être l’un des continents les plus pauvres de la terre , mais elle est aussi extrêmement riche  en potentiels d’investissements,   de projets  et de partenariats : projets  de développement , projets  associés ,  projets  sud-sud . Encore une fois, l’OIF y joue pleinement le rôle d’initiateur  et  de facilitateur de contacts entre les entités  et les entreprises  avec à terme  des créations d’emplois de formation dans divers domaines, puisque les universités sont largement associées à ce flux d’échanges. Ainsi sur le plan universitaire,  un projet de loi  est passé devant l’Assemblée Tunisienne des Représentants du Peuple  à la fin de ce mois de juillet, autorisant la Tunisie  à établir des accords  avec des universités francophones  permettant la formation supérieure d’universitaires, d’enseignants et de cadres  dans nombre de disciplines et de domaines.

A chaque  réunion des instances de l’OIF , naissent des  projets  et des partenariats  nouveaux dont nous devons être partie prenante  . C’est pourquoi le Président de la République a nommé un représentant Personnel  auprès de la Francophonie .

Cette dynamisation  est un apport incontestable pour toutes les formes de développement  que nous essayons de promouvoir.

Comme je l’ai dit plus haut, le deuxième forum économique de la Francophonie   s’est tenu à Paris au mois d’octobre 2015 . Ce forum était au niveau des chefs d’état, il a été inauguré par le Président  Hollande. Son but était  de rapprocher les états en vue de projets communs, et « d’accélérer la mise en œuvre de la stratégie économique adoptée au Sommet de la Francophonie à Dakar en transformant idées et propositions en actions concrètes avec l’implication des acteurs des secteurs privé et public ». Il ya donc des investissements  énormes en jeu.

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C’est donc un champ tout à fait prometteur pour le déploiement de nos entreprises. D’autres ont su prendre les devants  pour ne citer que l’exemple du Maroc : les banques marocaines sont entrain de s’implanter un peu partout  en Afrique pour aider  les projets  africains  et, bien entendu, pour aussi promouvoir la présence  des entreprises marocaines sur le continent.

Ce sont autant d’opportunités que nous pouvons et devons saisir. D’autant plus que la Tunisie d’aujourd’hui  a l’image d’un pays engagé dans une une transition démocratique qui inspire considération et estime. Malheureusement, elle n’a pas toujours exploité la sympathie et l’adhésion suscitées par ce modèle rare voire unique.

Dynamiser notre présence au sein de l’OIF revient à  développer  tous ces aspects- là. C’est  en nous repositionnant  que nous pourrons avoir un impact : nous avons des domaines de technicité reconnue comme les travaux publics, le numérique, la  sécurité informatique, la fabrication de médicaments, etc. Le déploiement de nos entreprises à l’étranger, particulièrement en Afrique, devient tributaire de ce positionnement et de l’image de marque que nous pouvons donner et que nous sommes décidés à donner.

La place du français en Tunisie n’est plus ce qu’elle était à la première décennie de l’indépendance, pourquoi ?

 A l’occasion du débat qui a eu lieu au niveau de l’ARP  a propos de la loi concernant la collaboration du  ministère  de l’Enseignement Supérieur   avec le Groupement  d’Universités Francophones , le problème de la pérennité du français, en Tunisie, a été abordé.

Personne ne conteste  l’apport historique du français, mais deux aspects sont mis en lumière et font débat:

Le premier porte sur la crainte , à mon avis, peu crédible aujourd’hui, d’une hégémonie de type colonial. Je pense que les Tunisiens sont suffisamment  aguerris et suffisamment, fiers d’être ce qu’ils sont pour ne pas se laisser dominer ou dicter  leurs choix.

Le second porte sur le rôle du  français comme élément d’ouverture  sur l’extérieur et son efficacité dans l’acquisition des savoirs. Tout le monde s’accorde à penser que l’arabe ne suffit pas  à appréhender tous les savoirs, et l’on ajoute alors que l’anglais serait à cette fin, le véhicule le plus adéquat.

Ce à quoi on peut répondre que négliger une langue qui fait déjà partie de notre bagage linguistique, à savoir le français, serait une amputation stupide.

Nous pouvons vivre l’héritage de l’usage du français comme une « pesanteur de l’Histoire », mais c’est aussi un  « acquis de l’Histoire ». Il faut se souvenir, à ce propos,  du grand patriote  nationaliste algérien,  Kateb Yacine  qui  disait que «  l’usage du français est un tribut de guerre ».

L’Histoire est telle que la génération qui a  lutté le plus courageusement pour l’acquisition de  l’Indépendance  pratiquait, de fait,  à un niveau d’excellence et l’arabe et le français. Elle a lutté contre l’aspect hégémonique et colonialiste  du français et utilisé le français comme véhicule des valeurs universelles et des principes des Lumières et c’est cet aspect là qu’il s’agit de garder comme ouverture sur le monde.

Pour le dire prosaïquement, si on peut marcher sur deux pieds, je ne vois pas pourquoi on marcherait sur un seul ! Quant au recours à l’anglais, rien de s’y oppose, bien au contraire ; mais il s’agit d’une langue et d’une culture encore à acquérir pour une majorité de Tunisiens.

Reste que le nombre dérisoire des ouvrages traduits en arabe au regard de la prolifération des productions intellectuelles en français et en anglais nous contraint à recourir à ces véhicules des savoirs dont l’arabophone unilingue serait privé.

On peut donc être Tunisien et attaché à l’usage de la langue arabe et aux références de la civilisation arabe tout en pratiquant le français et pourquoi pas l’anglais.

Ecole Sadiki à Tunis
Ecole Sadiki à Tunis

L’usage du français s’est tellement dégradé à tous les niveaux scolaires en Tunisie qu’on retrouve aujourd’hui des doctorants  incapables de s’exprimer en langue française. Quel français pour la Tunisie future?

Le français est encore utilisé en Tunisie, a des degrés divers qu’on le veuille ou non. Que l’on parle mal le français, c’est un autre problème. Les autorités en sont conscientes  et c’est là que la Francophonie peut jouer un rôle…  et l’ accord avec les universités francophones, déjà cité,  peut s’inscrire dans ce cadre là, le cadre de l’amélioration du niveau de la langue et de l’usage du français.

D’ailleurs  nombre de pédagogues français constatent la même dégradation du niveau de la langue utilisée en France ; ils se plaignent du même phénomène  à des degrés différents bien entendu.

Nous devons savoir éviter l’exclusion de l’usage du français dans nos processus cognitifs.

Par ailleurs, il est question que la Francophonie ouvre une antenne en Afrique du nord et dans le cadre de la dynamisation de la présence de la Tunisie au niveau de la Francophonie, nous avons proposé que Tunis soit le siège de cette antenne.   Il est à noter que le Maroc appuie la proposition de la Tunisie.


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