Dar Ben Abdallah, un joyau oublié de l’architecture palatiale tunisoise…

Par  Mohamed Khaled Hizem

C’est dans la partie sud de la médina de Tunis, au voisinage de Dar Othman, remarquable palais de la fin du XVIe siècle, et de Tourbet El Bey, somptueux mausolée de la dynastie des Husseinites (1705-1957), que se trouve Dar Ben Abdallah, qui compte parmi les plus beaux exemples de l’architecture palatiale tunisoise aux XVIIIe et XIXe siècles. Longtemps la demeure de hauts dignitaires et de grands notables, elle abrita, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, le musée des arts et traditions populaires de Tunis. Malgré son importance, sur les plans architectural et muséal, le monument est totalement fermé depuis plusieurs années, en raison de son état délabré, ainsi que de sa restauration excessivement lente, rendant sa découverte impossible et vouant ainsi à l’oubli ce fleuron du patrimoine architectural national.

Une somptueuse demeure ayant connu divers propriétaires

Situé au numéro 3 de l’impasse Ben Abdallah, le palais, aux débuts obscurs, voit son histoire commencer véritablement grâce à des actes notariés mentionnant, en 1796, que la propriété de ce dernier appartient à Hadj Mohamed El-Kossentini ; c’est de cette époque qu’est signalée son entrée principale, ayant conservé le même emplacement jusqu’à nos jours. Cinq ans plus tard, en 1801, il est acquis par Slimane Kahia, mamelouk d’origine caucasienne, qui gravit les échelons de la carrière militaire jusqu’à devenir commandant en chef de l’armée beylicale. Outre sa brillante situation à la cour, ce haut dignitaire épousa la princesse Lalla Aziza, fille de Mahmoud Bey (1814-1824). Dans les années qui suivirent l’achat de la somptueuse demeure, désormais appelée « Dar Kahia »,  ce personnage influent apporta à cette dernière des agrandissements et des embellissements considérables. Après 1816, année au cours de laquelle Slimane Kahia réprima sévèrement un soulèvement de la milice des janissaires, écartant ainsi une grave menace sur le trône husseinite, il délaissa de plus en plus son lieu d’habitation dans la médina de Tunis pour s’installer au Bardo, à proximité de la résidence officielle des souverains. Demeuré dans sa descendance, le palais, dont l’entretien était particulièrement coûteux, finit par être vendu aux enchères en 1875. C’est à cette date qu’un riche tisserand de soie, également grand propriétaire terrien, Mohamed Taher Ben Abdallah, s’en porta acquéreur. Dès lors, et jusqu’à présent, le monument prit sa dénomination actuelle.

Possédant une fortune conséquente, ce notable, qui ne manqua pas d’y effectuer restaurations et réfections, habita cette demeure, avec sa famille, jusqu’en 1899. Après sa mort, elle devint, en 1905, la propriété d’un peintre orientaliste français, Albert Aublet, qui l’achetât aux héritiers de Mohamed Taher Ben Abdallah par l’intermédiaire du docteur Lovy, premier médecin de Hédi Bey (1902-1906).  Esthète et admirateur de l’architecture locale, Albert Aublet poursuivit les travaux de réfection et réalisa de nouveaux aménagements, à l’instar d’un petit hammam logé dans l’une des pièces de l’édifice. Quelques décennies plus tard, en 1941, une administration du protectorat français, la Direction de l’instruction publique et des beaux-arts, installa à Dar Ben Abdallah l’Office des arts tunisiens. Celui-ci laisse la place, après l’indépendance du pays, au Centre national des arts et traditions populaires, et ce dès 1964. Par la suite, le palais accueille le musée du même nom, inauguré en 1978. En 2009, la détérioration des décors intérieurs, ainsi que des désordres structurels, entraine la fermeture complète de ce dernier, fermeture qui dure jusqu’à nos jours…

dar_ben_abdallah_0Gros plan sur la grande porte d’entrée du palais Dar Ben Abdallah. Celle-ci, dotée de deux grands vantaux de couleur bleu ciel, agrémentés de broderies cloutées, est pourvue d’un encadrement en pierre de taille. Ce dernier est composé de deux piédroits, partiellement sculptés d’oves et de motifs floraux, qui supportent un arc en plein cintre mouluré. (crédit photo : Tijani Abdelmoumen)

Point d’orgue de Dar Ben Abdallah, un patio d’une rare élégance

De prime abord, l’importance de Dar Ben Abdallah et son caractère palatial affirmé se signalent par la possession d’une place privée, à laquelle on accède par deux entrées successives. La première, donnant sur la rue Sidi Kacem, est une poterne à arc outrepassé brisé, qui ouvre sur l’impasse Ben Abdallah, scandée d’arcs badigeonnés à la chaux, menant à la deuxième entrée. Celle-ci, ponctuée de deux arcs en grès coquiller, de type plein cintre outrepassé, soutenus de colonnes en calcaire, entre lesquelles s’étend un passage couvet d’une voûte d’arêtes en briques, aboutit à la place privée du palais. Sur cet espace donnent aussi bien les portes de la demeure à proprement parler, que celles des dépendances comprenant des écuries et des magasins.

La porte principale de cette dernière ne manque pas de susciter l’admiration tant par sa monumentalité, que par la remarquable exécution de ses ornements. Dotée de deux vantaux de couleur bleu ciel, agrémentés de broderies cloutées, elle est pourvue d’un encadrement en pierre de taille (calcaire rose). Celui-ci est composé de deux piédroits, partiellement sculptés d’oves et de motifs floraux, qui supportent un arc en plein cintre mouluré. Les écoinçons de ce dernier sont garnis de rosaces. Si les vantaux sont typiquement tunisiens, l’encadrement présente des décors sculptés qui  trahissent des influences italianisantes. L’ensemble est d’une beauté indéniable. Cette grande porte d’honneur ouvre sur une « Driba », vaste vestibule d’entrée pourvu de banquettes maçonnées, dont la décoration soignée allie la céramique tunisoise et le plâtre sculpté de motifs du répertoire husseinite, comprenant des étoiles à branches multiples, des vases à bouquets stylisés et des méandres garnis de fleurs. Cette pièce donne sur une « Skifa », passage en chicane, permettant d’accéder à l’espace le plus précieux de Dar Ben Abdallah : son patio à deux niveaux.

L’ornementation exquise de cette cour intérieure, aux proportions harmonieuses, se caractérise aussi bien par son opulence, que par son extrême élégance. Le marbre blanc de Carrare,  matériau noble et coûteux, règne en maître tant pour le dallage, que pour les encadrements des portes et des fenêtres, sculptés de croissants, de vases et de rinceaux, ainsi que pour les douze colonnes du péristyle, coiffées de chapiteaux néo-composites, et pour les colonnettes, dotées de chapiteaux néo-doriques, de la galerie supérieure. Les murs des portiques du premier niveau sont tapissés, jusqu’à la hauteur des linteaux des portes, de carreaux de céramique garnis de motifs floraux, tandis que la partie supérieure des murs est agrémentée de décors en plâtre délicatement ciselés. Ces derniers sont ordonnés en panneaux à arcs polylobés, renfermant, chacun, un vase duquel émanent des enroulements symétriques de rinceaux fleuris. Au milieu du patio entouré de quatre portiques identiques, rythmés chacun par trois arcs moulurés en plein cintre, pourvus d’intrados dentelés, ceux-ci étant couverts d’arabesques en plâtre sculpté, trône une gracieuse fontaine, composée de trois vasques de taille décroissante. Les éléments sculptés de celle-ci, couronnée d’un bouton floral, incluent des dauphins et des feuillages recourbés. Au deuxième niveau, correspondant à la galerie supérieure, des balustrades en bois ajouré s’intercalent entre douze colonnettes qui supportent un entablement et des consoles en bois, lesquelles soutiennent des rangées de tuiles vernissées.

dar_ben_abdallah_1Vue partielle du grand patio, à deux niveaux, de Dar Ben Abdallah qui représente un exemple remarquable de l’architecture palatiale tunisoise aux XVIIIe et XIXe siècles. Assurément l’un des plus beaux patios de la médina, il se caractérise par sa richesse et son élégance. Celles-ci sont visibles tant au niveau des matériaux, dont le marbre blanc de Carrare, qu’au niveau des ornements, parmi lesquels figurent les décors en plâtre sculpté, qui sont d’un extrême raffinement. (crédit photo : Tijani Abdelmoumen)

Des appartements richement ornés réservés à la famille et aux invités

Autour du grand patio à deux niveaux, s’organisent les appartements occupés par la famille du propriétaire. Ces derniers, donnant aussi bien sur les portiques du rez-de-chaussée que sur la galerie supérieure du premier étage, présentent une composition semblable. Chaque appartement comprend une salle en forme de « T » dont le défoncement médian, un « Kabou », est flanqué de deux petites pièces rectangulaires appelées « maqsuras ». Si la composition de ces espaces est identique, une distinction, relative à la richesse ornementale, différencie les appartements du rez-de-chaussée de ceux du premier étage ; les premiers étant plus somptueusement décorés que les seconds. Bordant les portiques du premier niveau du patio, quatre salles en « T », de diverses dimensions, étalent une profusion de céramiques polychromes, de fabrication tunisoise et italienne, des décors de plâtre finement ciselés, ainsi que des plafonds en bois peint et sculpté. Tandis que ceux-ci sont à solives apparentes dans la partie allongée des pièces en « T »,  les défoncements médians de ces dernières sont couverts de plafonds nettement plus exubérants. Le « Kabou »,  partie la plus luxueuse de chaque salle en « T », faisant office de petit salon, offre au regard un faste et un raffinement des plus captivants.

Au-dessus du revêtement en plâtre délicatement sculpté, composé de panneaux à motifs géométriques complexes, dont des rosaces à douze lobes, alternant avec des panneaux ornés de rinceaux fleuris, jaillissant d’un vase stylisé, se trouve un beau plafond en bois peint, rehaussé de touches de dorures. Celui-ci, comportant une succession d’octogones concentriques, ou composé d’un étagement de moulures, est entièrement garni de splendides arabesques florales s’entremêlant avec des volutes végétales. Au centre du plafond, un remarquable lustre de Venise est suspendu à une rosace revêtue de feuilles d’or. Des étagères en bois, sur lesquelles sont posées de précieuses verreries, et des miroirs, aux cadres magnifiquement ouvragés, amplifient l’apparat de cet espace privilégié. Au premier étage, existe un autre patio, aux proportions largement inférieures à celles du patio principal. Pourvu de fines colonnes en marbre blanc, soutenant un entablement en bois, il est entouré de pièces destinées à des familiers, ainsi qu’aux hôtes de marque du propriétaire. Marbre blanc de Carrare, stucs et céramiques hétéroclites, principalement de provenance italienne, constituent l’essentiel de la décoration de ces salles aux formes variées (en  « T », rectangulaire et carrée).

Outre les appartements réservés à la famille et aux hôtes du propriétaire, le palais renferme, également, des espaces pour la domesticité. Ceux-ci organisés autour de la « Dwiriya », une courette pourvue d’un puits et d’une citerne, comportent des pièces de service, des salles à provisions et des cuisines.

dar_ben_abdallah_2Gros plan sur le défoncement médian, « Kabou », de l’une des salles en forme de « T » qui entourent les portiques du patio principal. Constituant la partie la plus noble de cette dernière, il se distingue par l’opulence de son ornementation. Soigneusement décoré de céramiques et de plâtre délicatement ciselé, il est surmonté d’un splendide plafond en bois peint, rehaussé de touches de dorures. Un remarquable lustre de Venise est suspendu à la rosace qui agrémente le centre du plafond. (crédit photo : Salah Jabeur)

Un palais abritant un musée aux collections aussi précieuses qu’instructives

Monument d’une exceptionnelle valeur architecturale et ornementale, ce qui met en lumière le caractère unique de Dar Ben Abdallah, parmi tous les palais de la médina, ce sont ses précieuses collections ethnographiques qui illustrent le patrimoine traditionnel tunisois. Le musée des arts et traditions populaires, certainement le plus important musée de cette dernière, logé dans cette prestigieuse demeure depuis près de quatre décennies, se divise en deux grandes sections ; tandis que l’une est consacrée à la vie familiale avec ses principaux événements et rites, l’autre est dédiée à la vie publique de la vieille ville avec ses institutions, à l’instar des lieux de culte, des souks et des cafés.

Les œuvres d’art, d’une grande qualité, comprenant des bijoux, des meubles, des costumes, des revêtements textiles, des coffres en bois peint, en nacre et en argent, des fioles en verres colorés,  ainsi que divers ustensiles en poterie et en cuivre, permettent aux visiteurs de découvrir les multiples facettes du citadin tunisois, à l’instar de ses traditions, de ses croyances et de ses aspirations, en particulier ente le XVIIIe siècle et les premières décennies du XXe siècle. Afin d’améliorer l’interaction entre les visiteurs et les œuvres exposées, des salles thématiques furent aménagées, renfermant aussi bien divers objets que des mannequins en costumes d’époque. Parmi celles-ci, on peut citer la salle de l’enfance, la salle du XIXe siècle, la salle du mariage et la salle de l’homme. À titre d’exemples, la salle du mariage s’articule autour des cérémonies nuptiales et leurs accessoires, incluant des bijoux, des vêtements, des poudriers, des peignes et des miroirs, tandis que la salle de l’homme  est une pièce qui présente les différents types de costumes masculins propres à chaque catégorie sociale à l’occasion d’une demande en mariage. Les spécificités de chaque habillement vont de la couleur de la « Jebba », vêtement ample fabriqué en laine, en soie ou en lin, aux motifs qui l’ornent, en passant par la façon, plus ou moins élaborée, de porter le turban. Dans une autre partie de cette salle sont exposés des objets quotidiennement utilisés par l’homme, comme des encriers, des tabatières, des cannes, des éventails, etc.

dar_ben_abdallah_3Vue partielle de l’une des salles du musée des arts et traditions populaires de Tunis, logé dans le palais Dar Ben Abdallah. La pièce renferme divers . divers objets et ustensiles de la vie courante. Depuis 2009, et jusqu’à nos jours, l’ensemble du monument est fermé. (crédit photo : Tijani Abdelmoumen)

Une interminable fermeture plongeant le monument dans l’oubli

Sept longues années se sont écoulées depuis la fermeture, en 2009,  de Dar Ben Abdallah. Si cette fermeture fut motivée par le délabrement de l’édifice, et les risques que cela représente pour les visiteurs, le prolongement de cette dernière, même si elle est fondée sur la nécessité de sa restauration, est non seulement incompréhensible, mais plus encore indigne de ce splendide palais, le seul de la médina de Tunis à présenter aussi bien une architecture et des décors des plus admirables, que des collections de la plus grande importance. Une triste réalité s’impose avec vigueur, il s’agit de l’incurable manque d’entretien, disgrâce qui frappe non seulement ce monument, pourtant inscrit depuis 1922 sur la liste des monuments historiques et archéologiques classés et protégés en Tunisie, mais également l’ensemble du riche patrimoine architectural national.

On ne peut que souligner l’inadmissible négligence, étalée sur plusieurs décennies, ayant abouti à cette regrettable fermeture, que l’on peut qualifier, à juste titre, de scandaleuse et ce pour diverses raisons. Tout d’abord, Dar Ben Abdallah est incontestablement le plus marquant des trois musées, ayant fâcheusement portes closes, que possède la médina. Ainsi, c’est bel et bien la fermeture qui semble, hélas, la règle dans notre pays et nullement l’exception…Ensuite, alors que la plupart des monuments religieux sont inaccessibles, et que bon nombre de palais sont soit occupés par des administrations ou des associations, soit en mains privées, à l’instar de ceux convertis en restaurants et en hôtels de charme, Dar Ben Abdallah est indiscutablement l’un des rares sites patrimoniaux à offrir une visite complète et instructive des lieux. Autrefois point d’orgue de l’un des circuits culturels majeurs de la médina, sa fermeture, ayant tendance à s’éterniser, ne peut que nuire au tourisme culturel au sein de cette dernière, et ainsi diminuer, de manière considérable, son attractivité aux yeux des touristes étrangers. Ceux-ci pouvant légitimement s’interroger sur l’intérêt de visiter un ensemble urbain classé au patrimoine mondial de l’Unesco dont, comble du paradoxe, tous les musées sont désespérément clos !

Par ailleurs, il est pertinent de s’interroger sur cette étrange décision qui consiste à fermer totalement et hermétiquement, de surcroit pendant une période assez longue, un monument lorsqu’il exige des travaux de restauration. Ceux de Dar Ben Abdallah ne semblent guère progresser, ce qui retarde davantage sa réouverture. Tout en veillant à assurer les conditions de sécurité, qui sont à n’en pas douter fondamentales, une visite partielle des lieux peut être envisagée, allant de pair avec une restauration progressive. De cette façon, on ne condamne pas à l’oubli un site exceptionnel comme Dar Ben Abdallah, dont les remarquables intérieurs et collections sont désormais largement méconnus.

Dans un pays, dont le tourisme fait face à la pire crise qu’il ait jamais connue, et dont le patrimoine architectural souffre d’un cruel manque de notoriété, notamment à l’étranger, fermer, durant de longues périodes, des monuments clés, à l’instar de Dar Ben Abdallah, est de nature à retarder l’instauration d’un tourisme culturel de qualité.

Mohamed Khaled Hizem

Publié aussi dans La Presse magazine le 03/07/2016.


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