La fuite des cerveaux en Tunisie: ce grand faux problème, ces grandes fausses solutions – Par Yazid Hamdi

Ce sujet n’a cessé de revenir sur la scène nationale. Il me touche personnellement car j’ai été des deux côtés de l’équation que ce problème pose, et parce que dans mon cercle social ce débat revient fréquemment avec des amis expatriés ou qui cherchent à s’installer à l’étranger. Il est grand temps d’ouvrir ce sujet, mais cette fois avec des ambitions qui dépassent un discours sentimental contre-productif et un simple diagnostic redondant, auto-complaisant et populiste. Toutefois, j’avoue que si vous êtes en quête d’objectivité, cet article n’est pas pour vous, car il a pour principal objet de défier les narratives classiques et récurrentes qui définissent le débat jusque-là stérile que la fuite des cerveaux relève. Je vais aussi éviter de revenir sur les définitions (et tentatives de redéfinition) du phénomène qui peuvent rapidement faire dévier le sujet en un débat académique qui se soucie plus de la forme que du fond. Fuite de cerveaux est pour moi, si vous avez vraiment besoin d’une définition, l’immigration en masse des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur (d’autres termes comme « talent » sont souvent utilisés pour dire à peu-près la même chose) à l’étranger, principalement vers l’Europe. Je parlerai plus spécifiquement du cas des ingénieurs et médecins, puisque ce sont les domaines sur lesquels je suis informé par l’expérience personnelle et par les retours d’amis œuvrant dans ces domaines.

Un vrai problème

Ce qui m’a motivé pour écrire cet article est une information que j’ai appris il y a une dizaine de jours, via une publication sur Facebook par une enseignante universitaire en médecine (anesthésie-réanimation) : le concours Français d’équivalence “épreuves de vérification des connaissances” pour les médecins étrangers a été réussi par plusieurs candidats Tunisiens, dont notamment 17 sur les 25 admis en spécialité anesthésie-réanimation [1], ce qui constitue une majorité dans cette spécialité, malgré la difficulté notoire de ces examens. Cette actualité a rouvert le débat encore une fois. Par ailleurs, l’exode des médecins Tunisiens titulaires d’un doctorat en médecine (ayant terminé l’internat ou le résidanat) vers l’Allemagne, où la demande sur les cadres hautement qualifiés s’accentue, est devenu un phénomène plus visible que jamais. Depuis le début des années 2000, ce phénomène s’est de plus en plus accentué au point de devenir quasi-systématique en 2015. Ingénieur diplômé d’une école Tunisienne moi-même, je peux en toute confiance affirmer que rares sont les ingénieurs qui n’aspirent pas à quitter le pays pour étudier et/ou travailler à l’étranger. Et la majorité des élèves ingénieurs qui s’y investissent peuvent facilement finir en Europe  en moyenne deux ans après leur diplomation. Ceci est évidemment un problème conséquent pour le pays. Ce phénomène est catastrophique en termes de ROI pour un état qui fait théoriquement de l’éducation et de l’enseignement supérieur ses priorités historiques et un pilier de sa stratégie de compétitivité économique. Le pays se voit priver d’un capital humain nécessaire pour résoudre les problématiques de manque d’effectifs dans les hôpitaux, et pour relever les défis de dynamisation de l’économie en alimentant le marché local de jeunes entrepreneurs ambitieux, ou à défaut, de cadres qualifiés qui peuvent attirer les investissements étrangers en industrie et en services.

Un faux-problème

L’expression « faux-problème » n’a pas ici pour rôle de discréditer le fait que la fuite des cerveaux soit un problème grave. Le problème est bien réel : la Tunisie est parmi les pays les plus gravement atteints. Un chiffre résume tout : selon l’OCDE [2], plus de 20% des Tunisiens diplômés de l’enseignement supérieur vivent dans d’autres pays de l’OCDE.

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L’expression « faux-problème » est plutôt utilisée ici pour accentuer une manière inadéquate de poser la problématique.

La narrative médiatique, qui se fait entendre à chaque réouverture du débat encore plus fort, est souvent culpabilisante et moralisatrice envers les cerveaux qui fuient le pays. Les cerveaux qui fuient le pays sont alors des égoïstes, des ingrats envers la nation qui les a éduqués, des affamés d’euros et de blondes, des traîtres, etc… Cette narrative de solutions faciles et d’accusations systématiques tend à chaque fois de se propager et se rajouter aux interminables tragédies d’un Tunisien moyen. Encore une caste avare qui lui vole son argent, encore une trahison, encore une déception et encore une raison de perdre tout espoir que le pays trouve son chemin vers la prospérité. Lui, qui reste au fond de la lutte quotidienne pour la vie dans ce pays, voit fuir des gamins vers la belle vie ailleurs, et il les envie, et il veut qu’on ne le leur permette pas.

La narrative officielle, soulignant systématiquement l’éternelle impuissance de l’état, tend à soutenir indirectement la narrative médiatique. L’état n’y peut rien. L’état est une victime qui se contente d’établir les statistiques et de « tirer la sonnette d’alarme ». Après tout l’état ne peut pas enchaîner les jeunes talentueux et les mettre au travail forcé au profit du pays. Comme si cette alternative était la seule façon de résoudre le problème. Elle l’est certes, lorsque les cerveaux qui fuient les pays sont pointés du doigt comme des ingrats et des traîtres.

Un problème mal diagnostiqué, par l’absence quasi-totale de la narrative des cerveaux qui fuient le pays dans le débat. Une narrative souvent mal véhiculée par la fameuse excuse : « oui mais on réinjecte de la devise dans le pays ». « Nos citoyens à l’étranger », ceux qui reviennent avec du chocolat, des LCDs et des voitures. Et on le répète sans cesse, convaincu que l’on est en train de « défendre » les jeunes talentueux qui fuient le pays.

Reformuler le problème

Imaginons que tu sois un jeune Tunisien qui commence à voir le bout d’un long chemin d’études, au cours duquel tu t’es appliqué et tu as sacrifié ton repos et ton plaisir pour arriver à un objectif intellectuel, professionnel, social et relatif au niveau de vie (avec des proportions qui peuvent varier).

Imaginons aussi que tu sois le type positif, ambitieux, qui a réussi par miracle de faire survivre sa flamme de jeunesse à travers les tumultes de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur. Un jeune plein d’espoir, qui avance vers l’avenir avec des pas qui se précipitent. Cette hypothèse a pour principal rôle d’éliminer les personnes « non combattives » et « qui cherchent les solutions faciles » d’emblée.

Tôt ou tard tu finis par te confronter, d’une façon ou d’une autre, aux grands classiques des études et du monde professionnel en Tunisie : si tu es en médecine, externe tu tortureras tes neurones pour apprendre des volumes de médecine, tout en faisant la moitié du temps des stages dans les hôpitaux, interne tu seras jeté à l’eau, brutalement responsabilisé, accablé même, des journées de 48 heures tu feras, des attaques des patients et de leurs proches tu subiras, le résidanat en parallèle tu prépareras, des leçons de morale de la part de tes supérieurs tu auras, 600 dinars on te paiera, de quoi payer ton loyer et manger (si tu as le temps). Et alors si tu réussis le résidanat ? Un dédoublement de charge, un progrès ridicule du salaire (de quoi reporter le début de ta « vie » encore 5 ans), et encore plus d’accrochages avec les patients et leurs proches, les infirmiers, et les ouvriers: d’aller travailler en Europe et d’échapper à cette boucle fermée de misère tu rêveras. Si tu es élève ingénieur, la prépa tu feras, la torture mentale pendant deux ans tu subiras, un concours tu passeras, des gens devenir ingénieurs grâce à l’argent sans passer le concours tu verras, des profs dont un bon pourcentage est nul tu auras, la ridiculité de tes études sur internet tu découvriras, et une fois diplômé, si tu trouves un travail chanceux tu seras, mais pas vraiment, rapidement tu le comprendras : des incompétents au-dessus de toi tu auras, de sales tours on te jouera, un salaire de misère tu auras, sur des projets « offshore » minables tu travailleras, d’aller travailler ailleurs et d’échapper à cette boucle fermée de misère tu rêveras.

Le style et le ton de ce dernier paragraphe relèvera plusieurs indignations de personnes qui se soucient plus de l’objectivité que d’entendre l’autre version de l’histoire de la grande fuite des cerveaux : « fuir » n’est pas forcément un verbe intransitif, on fuit bien quelque chose! On ne choisit pas de laisser ses parents, son pays et les personnes les plus chères sans raison. Que pourrait-ce donc bien être? Au risque de mettre en péril ma crédibilité je l’appellerai : la médiocrité généralisée qui donne l’impression, à son summum, que toute chose, en Tunisie, conspire contre les personnes ambitieuses et vise à rompre leur volonté et à détruire leurs rêves. Les symptômes de cette atmosphère toxique sont excessivement visibles : l’inexplicable et déprimante incompétence autour du sommet de la pyramide (de quoi se convaincre qu’être talentueux n’est jamais le critère), le système administratif rigide et inhumain (envers les jeunes médecins, surtout), le ratio négatif (carrément) entre l’effort fourni, l’intellect investi, et le revenu matériel et l’épanouissement au travail, l’impression générale qu’il y a une volonté systématique de faire des jeunes des simples agents d’exécution (quel que soit leur niveau de responsabilité théorique) qui ne questionnent rien, qui obéissent, qui acceptent les miettes que l’on leur jette avec reconnaissance, font ce que l’on leur dit et veillent à bien lécher les bottes, et écrasent leur propre intellect de crainte que l’exprimer à travers des initiatives et des propositions ne « casse » ce système éternel, ce meilleur des mondes possibles Tunisien.

Tu ne questionneras pas ce que ton chef dit. Tu ne t’indigneras pas lorsque ton collègue dort pendant deux heures à côté de toi, toi qui bosse comme un âne. Tu souffriras en silence lorsque ton chef te blâme auprès de ses chefs pour ses mauvaises décisions. Tu te laisseras frapper par les proches des patients car on n’a pas estimé « judicieux » de te protéger. Tu boufferas ton salaire de misère et tu te soucieras de manger et de payer le loyer, au lieu de laisser libre cours à ton talent d’ingénieur ou de médecin pour améliorer les choses et mieux les organiser. Tel est le modèle Tunisien, perpétué par une génération qui étouffe les jeunes et les culpabilise systématiquement pour tout ce qui ne marche pas, ce modèle obstinément anti-talent, anti-cerveaux.

Les solutions

Si on énonce la solution comme suit : « arrêter la fuite des cerveaux », on serait en train d’approfondir le problème. La sémantique en révèle sur une méthode vouée à l’écher dès son énonciation. Si on tente de forcer l’arrêt de la fuite des cerveaux en fermant les voies vers l’étranger une par une, cela ne va rien résoudre. Un jeune talentueux qui reste en Tunisie sous les coups de la contrainte et du faux nationalisme simpliste, ne va être d’aucune utilité au pays, ni à personne, ni à lui-même. Et à chaque fois qu’une voie est fermée, il réussira à en ouvrir dix autres dans ce monde rétréci par la mondialisation, et dans ce monde où les plus forts savent attirer le talent, et les plus faibles ne savent que le repousser.

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La meilleure solution reste pour le moment d’établir certains repères de réflexion, une fois pour toutes, et de construire des solutions pratiques dans le cadre de ces repères (liste non-exhaustive):

  • Un jeune Tunisien, et par extension tout être humain, n’a pas de comptes à rendre concernant ses décisions et ses choix. Il est libre, par son libre arbitre, par le droit humain et par la constitution du pays à faire les choix qui lui semblent adéquats concernant son avenir et son bonheur. Culpabiliser le choix d’immigrer vers un avenir meilleur ne fait que nourrir cette atmosphère toxique qui pousse les jeunes à partir.
  • Avoir investi pour enseigner et former un jeune talent ne l’engage pas envers le pays plus qu’il n’engage quelqu’un de moins performant, qui se trouve contraint malgré lui de rester en Tunisie. Tous comptes faits, son enseignement et sa formation ne sont pas des « faveurs » de la part de quiconque, ce sont des droits financés majoritairement par l’argent des impôts, dont ceux que ses parents paient.
  • Un jeune Tunisien talentueux a tout à fait le droit de mettre ses intérêts personnels avant ceux du pays, surtout si la vision qu’on lui offre de « servir le pays » se résume simplement à rester enchaîné et souffrir en silence dans un système ou presque tout va à l’envers. On ne pourrait pas non plus lui exiger de mener la guerre à ce système culturel, politique, institutionnel et économique qui l’anéantira en deux secondes.
  • La Tunisie devrait se désillusionner quant à un « avantage » qu’elle aurait par l’appartenance nationale de ses jeunes dans la course mondiale à la collecte du talent. Dans un monde aussi connecté et aussi ouvert que celui du 21ème siècle, il est naïf d’offrir moins et d’espérer compenser par le sentiment d’appartenance. Ce n’est pas de cette manière qu’un jeune rationnel se laissera influencer : rares sont ceux qui se priveraient de l’opportunité de laisser leur talent s’épanouir et leur rapporter satisfaction personnelle, intellectuelle et matérielle pour « rester dans le pays », où on étouffe les talents presque systématiquement.
  • Il est essentiel d’arrêter l’auto-complaisance quant à la qualité de notre système d’enseignement supérieur, où les enseignants sont quasiment des dieux intouchables, agissant dans l’impunité totale, sans contrôle, sans suivi, sans aucune mesure de leur performance, ce qui a créé des situations catastrophiques de négligence, dont sont victimes les étudiants qui peuvent rarement espérer avoir raison suite à l’expression d’une indignation. Ce fonctionnement a également transformé une majorité de nos unités et labos de recherche en « usines à publications » qui visent à améliorer le « score » de l’enseignant X ou Y à travers le travail des thésards, payés des montants ridicules pour travailler en plein temps sur des sujets insignifiants. Toute réforme de l’enseignement supérieur qui ignore cette impunité, qui ne fait que motiver les jeunes à aller continuer leurs études là où on fait les choses proprement, serait une autre perte de temps et de moyens.
  • Et enfin, on doit arrêter de réfléchir aux solutions avec des expressions comme « arrêter la fuite des cerveaux » et avancer vers des expressions comme « traiter l’atmosphère qui cause la fuite des cerveaux », « encourager la rétention des cerveaux », « offrir des opportunités et des encouragements ». Rien que changer la sémantique serait un grand pas en avant. L’incitation positive marche toujours mieux, et on n’avancera pas un pas avant de le comprendre au niveau le plus fondamental.
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Je ne pourrai mieux conclure cet article, excessivement alimenté de coups de gueule, qu’en saluant le courage et l’engagement toute personne qui garde une éthique de travail inébranlable et qui lutte, rien qu’en gardant cette éthique, contre ce système toxique qui règne sur le pays. Que vous ayez fait partie de nos cerveaux à l’étranger qui reviennent pour servir le pays, ou que vous ayez fait le choix de rester en Tunisie, merci. Enseignants du primaire, du secondaire et à l’université, travailleurs qui veillent à la perfection dans leur travail et qui partagent généreusement leur savoir, entrepreneurs ambitieux et responsables d’entreprises, d’associations et de la fonction publique pionniers par leurs efforts exceptionnels et leurs méthodes qui valorisent l’humain chez leurs partenaires et collaborateurs… Vous, mesdames et messieurs, vous êtes le rempart qui protège ce pays d’une chute libre dans le chaos. Invisibles très souvent, dans ce système où le moche teinte tout le paysage et anéantit toute beauté, vous resterez toujours cette lueur au fond du tunnel, l’espoir d’un avenir meilleur pour le pays.

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Références :
[1] http://www.cng.sante.fr/IMG/pdf/liste_laureats_evc_2015.pdf
[2] https://www.oecd.org/dev/poverty/migrationandthebraindrainphenomenon.htm

SOURCE : http://yazid.xyz/post/136181230977/la-fuite-des-cerveaux-en-tunisie-ce-grand-faux


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